Paul Bedel et Rémi Mauger


Je connais Paul depuis mon enfance ici dans la Hague, quand tout le monde ou presque était paysan." Profites-en, me disait-on lorsque j'avais vingt ans, des comme ça tu n'en verras plus beaucoup". Je n''ai plus vingt ans. Depuis longtemps...

Paul Bedel

 Pourquoi ce film ?
A cause du précédent, tourné au même endroit, quelques années plus tôt. Je suis né dans la Hague. Je m'en suis éloigné et j'y reviens plus volontiers depuis que j'ai passé la quarantaine. Je m'étais comme "mis en quarantaine", car je suis un enfant du nucléaire, d'une génération qui ne l'a pas bien vécu pendant longtemps puis qui a fini par s'y résoudre.

Paul Bedel

C'est cette histoire que vous avez développée dans Atomes crochus, un documentaire réalisé en 2000...
Oui j'ai montré comment l'usine qui a donné à ma lande natale une célébrité mondiale a réussi à s'implanter ici. J'en suis l'exact contemporain. Nous avons grandi ensemble et c'est elle qui a nourri ma famille. Je raconte comment elle a tout chamboulé. Et pourquoi mon père, modeste agriculteur a fini comme beaucoup d'autres par répondre aux sirènes atomiques. Il a changé de métier, changé de vie et de rythme.

 Au contraire de Paul ?
Exactement. Alors on peut gloser. Ai-je, auprès de Paul, recherché le paysan pur et dur , celui qui n'a pas vendu son âme ? C'est plus complexe. La dernière séquence d'Atomes crochus figeait la silhouette menaçante de l'usine sur l'horizon. Je me suis habitué à ce géant de béton et de technologie mais j'avais toujours au fond de moi la crainte le l'accident. Grave, irréversible. Dès l'âge de 10/12 ans, j'ai vécu avec cette peur. La peur de l'irradiation insidieuse qui oblige à fuir et à ne jamais revenir. Je voyais ma terre natale en no man's land pétrifié. Je venais de faire un travail "de mémoire" qui racontait quarante années d'aménagement forcé du territoire mais j'avais envie d'autre chose, d'une autre trace. Et quelqu'un m'a parlé de Paul.

Vous ne le connaissiez pas ?
Si, de loin ( mes parents habitent à quelques kilomètres de chez lui ). Je le voyais sur son tracteur. J'en avais, comme beaucoup de gens, une image très folklorique. On m'avait conseillé de faire vite si je voulais m'intéresser à lui car sa plus jeune sœur devait prendre sa retraite et ainsi mettre fin à l'activité de la ferme familiale. Je suis allé les voir. Ils n'étaient pas si pressés. Mais ils étaient en confiance et ils ont très bien perçu ce que je recherchais. Nous avons décidé de prendre notre temps. Et je me suis attelé au travail d'écriture.

Quand avez-vous commencé à tourner ?
Presque deux ans plus tard en 2003, au milieu de l'hiver. Je suis venu en repérage avec Guy Milledrogues, mon vieux complice à France 3 avec qui je travaille depuis plus de vingt ans. En repérage, mais avec une caméra ! Nous sommes repartis ce soir-là avec près de deux heures de rushes dont plusieurs moments figurent dans le film. Guy a tout de suite été séduit par le personnage et par son univers.

Vous pensiez déjà à un film pour le cinéma ?
Pas le moins du monde. Tout au mieux un cinquante deux minutes pour la télévision. La direction de France 3 Normandie a souhaité que je trouve un co-producteur pour mener le projet à bien et je me suis lancé. J'ai rencontré Marie Guirauden aux Films d'Ici. Je l'avais sentie très à l'écoute. Elle s'est également montrée très exigeante et bien sûr elle avait raison. L'accueil reçu par le film à chacune de ses présentations dans différents festivals nous a convaincus de le sortir en salles. Je crois qu'il s'agissait de mettre en adéquation le support, la durée et son public. N'oublions pas que pour la télévision il a "vécu" pendant plus d'un an dans une version 2 x 52 minutes sur quelques antennes régionales de France3. Le film dans son entier n'a été diffusé qu'au milieu de la nuit. Symboliquement et matériellement la transposition en 35 mm offre une pérennité. Et une vraie résonance entre l'objet et son contenu. Quoi de plus naturel pour un film qui nous parle d'héritage, de transmission, pour un film qui nous parle du temps de pouvoir être vu le plus longtemps possible ? Nous avons pris notre temps pour le faire, nous lui donnons le temps de se laisser découvrir.

L'objectif n'était pas de faire une chronique naturaliste ?
Non, pas seulement en tout cas. J'ai révisé mes classiques, de Giono à Depardon en passant par Rouquier. Je savais quels travers je voulais éviter. Nous avions un formidable acteur avec une vraie présence, une grande précision du geste. Lors des premières prises de vue, Guy m'a dit : "c'est du Millet". C'était juste mais parfois c'était aussi du Buster Keaton... Nous étions vraiment en phase. Je crois avoir tenté, comme j'aime le faire en général quel que soit le format, de confectionner une chronique à la fois grave et légère, tendre et mélancolique.

Vous vous défendez d'une tendance à la nostalgie. On a pourtant le sentiment que pour représenter l'agriculture il faut une bonne dose de pittoresque, de folklore ?
Je crois que l'agriculture est un peu perdue entre son image et son imaginaire. La définition du mot folklore, c'est me semble t-il "la science des traditions et des usages d'un pays". Je préfère dire qu'il s'agit de leur représentation outrée. Et je vous rappelle que Paul s'en défend dès le début du film : "Je ne suis pas dans le folklore, je suis dans ma vie". De ce point de vue, une séquence me paraît très importante, c'est celle du salon de l'agriculture et de ses flonflons, ce spectacle qu'autour de leur table ils regardent et commentent à la télévision. Le voilà le vrai folklore, celui que nous fabriquons pour nous rassurer. Comme nous fabriquons du beurre "au goût de noisette... Tout a goût de noisette !" dit Paul. Mais lui n'a pas besoin de ce que nous appelons la valeur ajoutée. Et Paul, dans sa vie, c'est bien cela aussi : une forme d'intégrité, une entité. L'homme en harmonie avec son activité et son environnement.